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Articles de presse et critiques


"En ce sens, les poèmes picturaux de Ralf Altrieth sont un pur chant enfantin. Du creuset de l’improvisation il fait surgir un monde intact fait de joies spontanées et d’impulsions fortes."

— Dr Friedhelm Häring, historien de l'art et directeur de musée

Photo © JL Bongore


"(...) Il y a dans la peinture de Ralf Altrieth une générosité qui a son langage propre, imagé et coloré, sans faire de la couleur une profession de foi, drôle sans vouloir être caricatural, joyeux sans idéalisme, énergique sans être tonitruant, en somme un langage profondément humain."

— Bernard Pignero, écrivain

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" (...) L’œil doit rebondir, s’accrocher, se détacher, il est capté par la couleur, par l’énergie du geste, les cohabitations étranges, les rythmes musicaux du jazz où Ralf Altrieth officie aussi en tant que saxophoniste, adepte de l’improvisation."

— Stéphane Cerri, journaliste

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"(...) Son écriture par le geste et la couleur décrit un monde ouvert aux voix nouvelles et à des expériences jamais tentées. Ses toiles et ses œuvres sur papier démontrent que la peinture reste une expression majeure de la scène contemporaine"

— Laurent Puech, historien de l'art et conservateur au château d'Assas

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Entretien avec Laurent Puech, historien et conservateur au Château d'Assas >> Lire l'article

Louis Doucet, collectionneur, critique d'art et commissaire indépendant  >> Lire l'article

Entretien avec Marie de Grossouvre, galerie Théo de Seine, Paris   >> Lire l'article

Poèmes Picturaux, Dr. Friedhelm Häring, historien de l'art et directeur de musée

Une multitude de choses se bouscule dans l’œuvre de Ralf Altrieth, comme dans la grande toile intitulée « Jimmy Schwarzwälder, poète ». Dans un tissu vivant, fait de plusieurs couches de peinture, brodé d’événements ordinaires, de souvenirs et d’associations et plein de spontanéité dans l’écriture coloristique, le peintre capture étoiles et personnages, chiens et champignons, arbres et oiseaux d’une manière si dense, si touffue et si vivante que l’observateur est exhorté à parcourir les temps et les espaces ainsi représentés, et à plonger dans le rythme d’une peinture semi-abstraite et pourtant bien figurative. Les objets, comme ce champignon ou ce chien, sont ceints de traits colorés, généreusement orchestrés. De nombreuses couleurs irradient depuis leur profondeur vers l’espace de l’observateur, s’associant à l’ensemble des lignes pour engendrer une présence dynamique et susciter une perception immédiate de la sonorité du tableau.

La liberté subjective et imaginative du peintre, réagissant au bruit et à l’odeur, au rêve et au monde, génère un univers pictural non réel. Comme dans un tourbillon de feuilles d’automne, les motifs s’associent, même ceux qui ne vont pas ensemble, pour produire un tout irréel. Ainsi, dans l’art de Paul Klee, Joan Miró ou Cy Twombly, sont nés des graffitis simultanés du subconscient. Pourtant, il serait inapproprié de rechercher un quelconque rapport avec ces artistes. Les travaux de Ralf Altrieth sont si peu conventionnels, si actuels, si insolites et si vigoureusement vivants qu’on peut exclure toute forme de relation. Et décrire ce travail par le langage, usant des termes de « subconscient » ou d’« irréel » peut, en outre, orienter notre jugement vers de fausses voies. Ces termes attestent, au contraire, une écriture directe et franche, non hésitante.

De même que « Jimmy Schwarzwälder, poète », « Création d’une nouvelle réalité » est construite de manière réfléchie. Malgré sa véhémence et sa liberté, elle arbore la structure d’une véritable actualité, nouvelle ou récit. La forme est information. La forme qui prédomine ici est un landau, avec ses grandes roues. Il est poussé par une mère étiolée, debout à la droite du tableau. Son sein nutritif la met en relation directe avec l’enfant dans le landau. De sa grande tête bardée de traits furieux et tourbillonnants luit un regard interrogateur et effrayé. Une sorte d’extra-terrestre, un monstre décharné, se tient à l’arrière-plan – le géniteur ou un parent loquace ? Quoiqu’il en soit, la vie s’exhibe dans la force motrice de la peinture, laquelle tourne, comme la vie même, autour du pressentiment de sa propre fin, posant la question du sens. En 1920, Ludwig Wittgenstein publia son Tractatus logico-philosophicus, commencé lorsqu’il était soldat sur le front de l’Est autrichien pendant la première Guerre mondiale : « Le sens du monde doit être en-dehors de lui. Dans le monde, tout est comme il est, et tout arrive comme il arrive… » peut-on lire à la proposition 6.41 de son livre.

Le cycle sans fin de la procréation et du déclin est comme « Le vent sur sa peau ». On peut à peine résister à sa touchante chaleur. On est pris comme dans un filet, quand les cigales, dans la chaleur de l’été, dépêchent leur séduisant chant d’amour dans l’éther ; une douce brise flatte le textile d’une femme debout sur la gauche du tableau, caressant la peau que désire ardemment un coq malade d’amour, à droite sur sa chaise. C’est ainsi qu’on pourrait conter cette histoire, d'autant plus que le peintre a placé sur l’épaule du personnage de droite un oiseau, depuis des siècles symbole d’érotisme. Le filet sous lequel la femme semble prisonnière s’étend grossièrement de la partie supérieure gauche vers le centre, au premier plan du tableau. La tête de la femme est disproportionnée, et le tabouret sur lequel l’autre personnage est assis semble trop petit pour supporter une telle masse.

On s’aperçoit de nouveau que la ligne est un moyen calligraphique rapide, spontané et vivant qui sert à réécrire des images, des contenus et des formes et à les relier entre eux. Elle se conjugue à la couleur pour produire une force « indicatrice », un accord sonore dynamique qui émet en notre direction des réponses émotionnelles à la réalité, comme une alternative intellectuelle.

Il y a beaucoup de poésie dans cette toile, comme dans toutes les œuvres de cet artiste. Elles sont peuplées de codes narratifs et de contes fantastiques. L’immédiateté et l’intensité des images soudent la nature, les objets, les animaux et les humains dans un discours, un contenu nuancé.

Les traits et les formes sont toutefois brutaux, comme dans « Envie de forme ». Ici, une technique de figuration archaïque et intentionnellement naïve apparaît de manière particulièrement nette. On ne sait pas qui ou quoi a envie de quelle forme. La toile est grossièrement divisée en parties de teintes différentes. Un élan, cerf ou renne portant bois sur la tête, blanc, avec seulement deux pattes visibles, se tient dans le haut du tableau. Plus bas apparaît un personnage énorme, pipe à la bouche et coiffé d’un objet fantasmagorique. Sa tête est formée comme une betterave, ce qui rend difficile de parler de « bouche ». Plus à gauche, on peut voir une créature noirâtre, pourvue d’une tête, de bras et de jambes. Ces figures rappellent des graffitis muraux et conduisent volontairement à une trivialité annihilant la séparation entre monde harmonique des idées et primitivité directe.

C’est vrai également pour « Ah, t’es encore là ». À gauche, une grande tête d’homme brossée à la peinture noire fait face à une tout aussi grande tête de femme bordée de rouge. En bas, à droite, se trouve une forme à l’allure canine. Jean Dubuffet et Karel Appel ont voulu trouver les formes originelles, archaïques afin de redécouvrir, dans la primitivité qu’ils ont obtenue, la pureté, la virginité. En ce sens, les poèmes picturaux de Ralf Altrieth sont un pur chant enfantin. Du creuset de l’improvisation il fait surgir un monde intact fait de joies spontanées et d’impulsions fortes. Mais la chose la plus étonnante qui se manifeste dans ces toiles est une tendresse communicative pour les états d’âmes de l’être humain.

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Laurent Puech, historien de l'art et conservateur au château d'Assas, aide à la visite

Le château d’Assas est fier de présenter au public une exposition monographique consacrée au peintre Ralf Altrieth. Empreintes d’une vitalité insolente, mixant les rythmes à même la matière picturale par la transparence et le recouvrement, ses toiles renouent avec des manifestations sur la peinture contemporaine qui n’étaient plus produites ici ces dernières années.

Les débats sur la peinture sont vifs en France où les dernières avant-gardes du vingtième siècle ont tourné le dos au tableau. Mais une telle rupture avec le système de représentation et ses procédures picturales n’est pas irrévocable. Nombre de grands peintres français comme Pierre Soulages (né en 1919), Martial Raysse (né en 1936) ou Noël Dolla (né en 1945)* connaissent une activité ininterrompue sur la scène internationale qu’à l’inverse de leurs prédécesseurs du premier XXe siècle, ils ne devancent plus. Les américains, les allemands et plus généralement la sphère anglo-saxonne, dominent aujourd’hui la création picturale avec des artistes célèbres dont David Hockney (né en 1937), Gerhard Richter (né en 1932), Marlène Dumas (née en 1953) ou Mark Bradford (né en 1961) qui ne cessent de la réévaluer.

En 2015, la 56e biennale de Venise a mis en avant la violence d’expression de la peinture avec le raccourci saisissant d’autoportraits géants de Georg Baselitz (né en 1938) aux tableaux déployés dans l’espace de Katharina Grösse (née en 1961) qui projette la couleur au pistolet sur des bâches hautes de plusieurs mètres. Le geste et la matérialité de la peinture sont repensés par ces deux artistes avec une véhémence expressionniste décidemment actuelle.

Ralf Altrieth (né en 1966) s’inscrit dans la veine du nouvel expressionnisme allemand sans appartenir à une école précise tout au plus a-t-il, comme en musique, reçu les bases d’une formation auprès de prestigieux initiateurs** sans aller plus avant dans le perfectionnement d’un simple vocabulaire esthétique. Ce peintre et saxophoniste ne cherche pas une formule définitive mais l’invention toujours renouvelée d’affinités émotionnelles et expressives.

Originaire d’une terre aussi féconde que disputée, fraternel pays d’accueil du Refuge huguenot dont de nombreux traits se sont fixés au cours des siècles des coteaux viticoles du Neckar à la capitale financière de l’Allemagne, Francfort, Ralf Altrieth se tient à distance de sa mère patrie sans être devenu résolument français pour autant***. Sans doute entretient-il ainsi son indépendance d’esprit et sa liberté d’agir comme plasticien en se tenant à l’écart d’enjeux notamment esthétiques limités au cadre national. Comme dans l’improvisation jazzistique, les superpositions et les effacements ouvrant ou refermant l’espace, construisent une dynamique pour chacune de ses pièces. L’inscription d’idéogrammes, l’élémentarisation de graffitis, les traits récurrents de la figure humaine et animale y construisent une superstructure scripturale où se devine le monde tel qu’il le voit du dedans. Contre la pureté esthétique et les vérités morales de l’art du passé s’aperçoit, du dehors, le monde parfait qu’il nous a promis. 

Axé sur la densité de l’instant et conservant sa spontanéité, Ralf Altrieth s’attache à produire des œuvres dénuées de théâtralité. Pareil au sportif ou au musicien, son acte performatif ne souffre aucun différé dans sa narration comme l’hétérogénéité de la surface picturale de ses œuvres en témoigne. L’influence de Pablo Picasso (1881-1973), de Jean Dubuffet (1901-1985) ou celle de Jean Michel Basquiat (1960-1988) ne ferment pas une vision construite sur le renouvèlement. Les expressions plastiques très affirmées que l’on pourrait presque les qualifier d’audibles, surtout à l’endroit d’un musicien de jazz comme Ralf Altrieth, portent toutes une part essentielle de révolte. Fortement empreinte d’enfance, traversée par les maladies de l’âme adolescente et la guérison de l’âge d’homme, la singularité farouche de ce jeune peintre délivre un caractère universel qu’il sait partager comme cette présentation, exceptionnelle par sa densité, en témoigne,

Laurent Puech,

commissaire de l’exposition

* du groupe Support(s)/Surface(s)

** notamment dans l’atelier de Georg Schaible (1907-2007) peintre et graveur allemand représentant du « réalisme expressif »

*** Ralf Altrieth vit et travaille en France depuis 2006


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Laurent Puech, historien de l'art et conservateur au château d'Assas, entretien avec Ralf Altrieth

« Le monde parfait », d’une certaine manière le titre que vous avez choisi pour cette exposition vous situe très exactement dans votre rapport aux autres et à la société. Il fait un constat non dénué d’une certaine ironie tout en évoquant une construction future découverte par votre expression plastique. En tout cas, cette formule peut être comprise de deux manières différentes, soit il s’agit d’un projet en devenir, soit d’une réalité présente, pourriez-vous nous préciser votre position ?

Oui, il y a de l'ironie, mais pas uniquement. Je vois ce titre aussi comme un défi, un mode d'emploi, une croyance, un jeu, une affirmation, une provocation adressés à la réalité présente.

Quelque chose de parfait est sans défaut. Mais un défaut constaté est toujours relatif, subjectif, vu sous un certain angle. Il n'existe pas de vérité absolue sur ce qui est un défaut ou pas. Cette théorie est, certes, extrême mais, en poussant plus loin la réflexion, on pourrait dire que, dans l'absolu, un défaut apparent n'en est pas un. Le monde est donc parfait.

Ma peinture fonctionne un peu comme ça. J'essaie de cultiver l'art de rester attentif aux hasards et aux erreurs (défauts, ratages, loupages, détails dérangeants,...) qui peuvent survenir pendant le processus de travail, et qui sont finalement souvent très prometteurs.

J'admets alors qu'il y a des choses qui se produisent, non voulues dans un premier temps, dans l'acte de faire, qui sont fortes, grandes, importantes et qui font partie de ma peinture, au même titre que les choses voulues (impulsions, idées, constructions, etc.), et avec lesquelles je dois travailler.

Ainsi, je ne remets pas en question mes moyens, mes capacités, mon savoir-faire. J'accepte tout ce qui m'est donné à disposition, et cela m'ouvre des perspectives surprenantes.

Nous avons échangé à plusieurs reprises sur l’histoire de l’art à propos des influences qui traversent consciemment ou inconsciemment votre création. Elles sont nombreuses, sincèrement aimées et aucune n’est dominante, il m’a semblé cependant qu’à cause de son profil de musicien et de plasticien, vous reteniez la figure de A. R. Penck (1939-2017), un artiste qui a été mis à l’écart et persécuté pendant de nombreuses années en  RDA puis, sur le tard, a connu un succès international en passant à l’Ouest en 1980. En regard des peintres allemands du néo expressionnisme auquel il est rattaché, il est celui qui modélise un univers de signes graphiques extra européens comme la calligraphie et hors du cadre habituel de la peinture « historique » comme le graffiti, sa singularité et son refus d’appartenir à un quelconque nationalisme trouvent-ils un écho en vous ? 

Bien sûr, c'est la singularité qui définit un grand artiste. C'est elle qui ajoute quelque chose de nouveau. Cela peut simplement être quelque chose d'unique, de singulier. Il n'est pas nécessaire de révolutionner complètement la peinture. 

Et il me semble assez logique que la singularité ne s'accorde pas bien avec l'idée d'appartenir à un nationalisme, à un groupe quelconque. On voit bien que les groupes d'artistes peintres (Dada, Surréalisme, Cobra, Expressionnisme,...) ne fonctionnaient jamais bien, en tout cas pas longtemps. Tous ces artistes qui appartenaient à de tels groupes étaient plus ou moins des artistes singuliers, qui ont tenté, éprouvé le besoin de se réunir dans des groupes. Mais ce n'est pas possible. C'est en fait leurs œuvres qui les rapprochent, qui les rassemblent, parce qu'on y trouve des modes d'expression qui se font écho, qui se ressemblent comme les membres d'une même famille.

C'est le cas de Penck, que  j'adore, mais sans jamais le regarder de trop près (aimer, c'est aussi garder un peu de distance.) En tout cas, son œuvre est extraordinaire, absolument singulière, il est inclassable et, en même temps, on le place dans la famille des néo- expressionnistes, précisément allemands. Il ne faut peut-être pas prendre cela trop au sérieux. En effet, qui sont au justes les néo-expressionnistes allemands ? En nombre, il n'y en a pas beaucoup. 

Mais, pour parler plus concrètement de sa peinture, il y a un aspect pictural chez Penck qui me fascine beaucoup : il est capable de faire de grandes toiles, de très grandes toiles d'un geste et en une seule couche ; il ne met pas de deuxième couche, ni de troisième, etc. Il n'y a pas de qualités de textures, et ce n'est jamais gênant, ça fonctionne, et c'est peut-être là qu'on retrouve le musicien : ça vibre, ça danse, ça sonne.

Curieusement pour moi, vous êtes aussi attaché à la peinture de Gérard Garouste (né en 1946) dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est saturée de références aux maîtres anciens comme Le Tintoret, à la spiritualité biblique et même à la révélation mystique du Talmud! Son itinéraire artistique incluant l’influence décisive de Jean Dubuffet (1901-1985), vous relierait-il davantage à lui que son expression elle-même? 

D'abord une remarque : Dans notre entretien, quand on avait parlé de Garouste, je pensais à El Greco. Je ne sais pas pourquoi j'ai dis Le Tintoret. Peut-être on devrait mettre ici le nom El Greco au lieu de Tintoretto. Je trouve qu'il y a vraiment des points communs dans leurs peintures.(« Vision of Saint John »  ou « Le lacoon » par exemple)

C'est toujours l'expression même qui me relie à un artiste. Dans un musée, dans une exposition, j'absorbe l’œuvre, je ne lis pas les textes explicatifs (plus tard, peut-être, à la maison). C'est comme si j’allais au cinéma, au théâtre ou au concert. Je plonge dedans. J'ai envie d'être avec la peinture. Elle est faite pour ça. Gérard Garouste termine un paragraphe dans un entretien en disant : « Et pourtant, vous le savez, un tableau n'a rien à dire, il est simplement ».

Je suis complètement d'accord avec ça. La peinture est simplement, et je suis simplement avec elle. Et je peux être très bien avec la peinture de Gérard Garouste. Juste avec ses tableaux, je n'ai pas besoin de m'intéresser au contexte, aux sources, aux idées. Ce qu'il confirme d'ailleurs lui même.

Oui, j'aime sa peinture. Surtout sa période des années quatre-vingt, qui est tellement riche, tellement singulière, il y a du classique à coté de l'art brut et aussi de l'art abstrait, c'est fascinant. C'est une peinture qui me nourrit.

Je ne savais pas que Jean Dubuffet avait une grande influence sur lui. Mais, finalement, cela me n'étonne pas. J'aime la peinture des deux. Et j'aime la peinture de El Greco.

Mais évoquer Garouste, c’est aussi mentionner le passage de la dépression psychologique grave dans la vie d’un artiste, votre propre expression jouxte parfois ce point de déséquilibre et laisse à penser que vous n’êtes pas indifférent à cette question de la représentation psychique qui était revendiquée notamment par Jackson Pollock qui parlait de ses peintures comme des « murs intérieurs ».

Il est simplement impossible de faire de l'art dans un état d'équilibre. Autrement, on n'en fait pas. Sinon c'est de l'artisanat, de l'illustration, de la décoration, ou autre. On ressent peut-être le besoin d'équilibrer quelque chose. Mais de toute façon on n'y arrive pas. Pas longtemps en tout cas. Ce ne peut donc pas être une thérapie non plus. On n'y guérit pas. Le déséquilibre n'est pas forcément une maladie. C'est cela, le destin d'un peintre. On ne peut rien y faire, il faut faire avec.

Donc oui, les éléments psychiques sont fondamentaux. Mais, pour moi, il ne s'agit pas de  représenter le psychique. D'ailleurs, je n'aime pas beaucoup le mot « représentation » en général dans la peinture. Je trouve que toute peinture est, à la base, abstraite, même une pomme dans une nature morte. 

Ce qui nous ramène à ce que j'ai mentionné plus haut : que la peinture ne « dit rien, qu'elle est simplement ».

Donc oui, les états psychiques font partie de ma peinture, mais ils n'y sont pas représentés.

Et ne faut-il pas aussi être un peu déséquilibré pour vouloir peindre une pomme ?

A la fois musicien de Jazz et peintre, vous passez d’une discipline à l’autre en fonction du moment, de ce fait il n’y a jamais chez vous de répétition, vous inventez sans cesse avec un goût pour l’instant présent. Signifie-t-il également que vous revendiquiez une légèreté d’être au lieu d’aller vers cette profondeur parfois pesante qui s’attache aux artistes qui se prennent pour des guides spirituels ?

C'est de la folie de vouloir faire les deux, et j'ai plusieurs fois dans ma vie essayé d'arrêter de faire l'un ou l'autre. Et, en même temps, l'idée de ne pas m'en tenir juste à une de ces disciplines m'a toujours plu. Justement, pour rester peut-être plus léger, plus libre. 

En tout cas, ce qui est primordial est de s'assurer de garder toujours du recul, de la distance, et pour un peintre ça me semble la chose la plus essentielle et évidente qui soit. C'est dans la nature de la peinture elle-même, de n'importe quel genre de  peinture : si vous peignez abstrait, des paysages, des natures mortes, figuratif, expressif ou autre, le recul est inné dans l'acte de peintre et, bien sûr, aussi dans l'acte de percevoir la peinture.

Mais je dois ajouter que, ces dernières années, je suis très concentré sur la peinture. La musique est un peu en retrait, mais elle est de nouveau en train de reprendre sa place dans ma vie.

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Bernard Pignero, écrivain

Le monde pictural de Ralf Altrieth – car il a aussi un monde musical – est d'une incontestable cohérence. On peut le vérifier en confrontant un grand nombre d'œuvres, de formats divers et datées de plusieurs années successives.  L'évidence s'impose alors : ce qui sur un tableau isolé apparaît d'abord comme relevant d'une imagination pleine de fantaisie n'est qu'un élément, une sorte d'arrêt sur image, extrait  d'un monde imaginaire d'une foisonnante richesse mais d'une évidente continuité. Est-ce que ce monde préexiste à sa révélation dans l’œuvre d'Altrieth ou est-ce une construction que  l'artiste élabore au fur et à mesure de sa démarche créative ? Autrement dit, est-ce que l'artiste est le médiateur ou le créateur de ce qu'il donne à voir ? C'est souvent dans cette alternative que se cache ce que l'on pourrait appeler la subjectivité créative: l'artiste nous parle-t-il de son monde intérieur, ou de celui que nous ne voyons pas bien que ce soit le nôtre ? Se met-il en scène ou est-ce à nous qu'il s'intéresse ? Il serait vain, ou du moins insuffisant de  chercher la réponse dans la profusion d'une œuvre déjà considérable quoique cette abondance soit néanmoins un indice important. De même, la maîtrise avec laquelle Ralf Altrieth joue avec les formats, allant du plus petit au plus grand sans déperdition d'intensité narrative – et on peut même supposer que des œuvres monumentales seraient à sa portée s'il avait l'opportunité d'en produire – est un élément qu'il ne faut pas négliger. Mais on sait que des productions artistiques réduites en nombre, limitées dans leur sujet ou dans leur format peuvent s'imposer comme essentielles. Il est regrettable de ne plus disposer que d'une douzaine de toiles de Vermeer mais il n'en faut pas plus pour savoir qu'elles relèvent d'une vision du monde aussi originale qu'essentielle. 

Il est tentant de s'en tenir à l'idée qu'il n'y a qu'une réalité : celle que nous voyons et dont nous supposons que tout le monde a la même perception. Nous admettons à la rigueur que chacun puisse en donner une interprétation légèrement différente puisqu'il est clair que le réglage de nos sens n'est pas parfaitement standardisé. Or les peintres ont une louable tendance à remettre en question cette rassurante certitude. Ralf Altrieth est de ceux qui ne cherchent pas la ressemblance avec le réel mais sa nécessité. L'artiste qui, aujourd'hui s'évertuerait à copier ce qu'il voit et donc à nous prouver que nous voyons bien la même chose ne serait qu'un allié de notre conformisme naturel. Encore qu'on puisse légitimement considérer la nature morte comme un des sommets de l'art, mais à condition que la nature n'y soit justement pas morte. C'est un autre débat.

L’œuvre de Ralf Altrieth vous met soudain en face d'une réalité différente, ce qui ne saurait prétendre aujourd'hui à l'originalité, mais une réalité qui s'impose comme pertinente, ce qui est beaucoup plus rare. Si l'on admet qu'il n'y a bien en fait qu'une réalité, la nécessité du réel, ce qui nous le rend compatible avec notre perception immédiate du monde n'est pas une donnée spontanément accessible. Or la démarche de l'artiste, sa mission ou parfois sa malédiction est de nous en fournir les preuves tangibles. À l'évidence, si le travail d'Altrieth relève bien d'une démarche artistique et non d'une aimable mystification, ce n'est pas seulement à sa cohérence et à sa maîtrise formelle qu'il le doit mais à quelque chose de plus qui s'impose et se dérobe à la fois. C'est à cette double capacité de révéler sans dire que se mesure généralement la force d'un art. Il y a dans la peinture de Ralf Altrieth une générosité qui n'est ni militante, ni didactique. Elle ne dénonce pas, elle ne juge pas le monde tel qu'elle l'expose dans le parti pris d'un merveilleux détournement des évidences ; elle se contente de le décrire avec son langage propre, imagé sans être délibérément onirique, coloré avec une totale décomplexion mais sans faire de la couleur une profession de foi, drôle sans vouloir être caricatural, joyeux sans idéalisme, énergique sans être tonitruant, en somme un langage profondément humain.

De nombreux jeunes artistes éprouvent le besoin de travailler par séries, désirant ainsi décliner à travers une suite de propositions artistiques complémentaires ce qu'une seule œuvre ne pourrait concentrer. Ralf Altrieth démontre une maturité ou une force plus affirmée en ce sens que s'il excelle à juxtaposer des séries de petits tableaux dont l'accumulation est évidemment jubilatoire, on est étonné de constater que chacun d'eux peut défendre seul sa propre nécessité. On sent dans cette peinture pleine de vie et de mouvement et pas seulement dans les grands formats, un émerveillement d'être, une ouverture à toutes les potentialités de la vie, une interrogation constante devant les mystères de l'humain. On y lit une volonté d'aller résolument mais gaiement débusquer la beauté dans ses derniers retranchements. Pas de complaisance mais pas dramatisation dans cette peinture saine, vigoureuse, sensitive plus que sensuelle. 

Quant à la question de savoir si l'artiste est le médiateur ou l'inventeur du monde qu'il expose, il ne nous est pas donné d'y répondre à sa place mais il nous importe que ce monde nous soit accessible et nous donne envie de l'explorer plus avant. Ralf Altrieth nous y invite avec une totale générosité. N'est-ce pas ce qui authentifie d'abord la signature d'un artiste ?

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Stéphane CERRI, journaliste culturel 

Même si c’est un peu réducteur, depuis un demi-siècle, il y a toujours eu de la part des avant-gardes françaises une méfiance à l’égard de la peinture et même souvent, des pulsions meurtrières. Une attitude qui n’a jamais existé chez les artistes contemporains outre-Rhin… En gros BMPT et Supports/Surfaces versus Polke, Richter, Kippenberger et Baselitz... La mort du tableau contre la remise en plat permanente...

Ralf Altrieth est allemand, installé à Sauve, aux portes des Cévennes dans le Gard. Même s’il n’entre pas dans le débat, il a baigné dans cette atmosphère, en est conscient. Et par ses peintures, il dialogue à la fois avec une forme d’expressionnisme allemand et des attitudes spontanées et affranchies très américaines. Ses grandes toiles sont exposées en ce moment au Château d’Assas, le centre d’art du Vigan, réunies sous le titre “Le Monde Parfait”. Des mots très ironiques pour peindre un chaos, plein d’énergie et de vitalité, un monde tel qu’il est, tel que le voit l’artiste en tout cas. « Je vois ce titre aussi comme un défi, un mode d'emploi, une croyance, un jeu, une affirmation, une provocation adressée à la réalité présente. Quelque chose de parfait est sans défaut. Mais un défaut constaté est toujours relatif, subjectif, vu sous un certain angle. Il n'existe pas de vérité absolue sur ce qui est un défaut ou pas. Cette théorie est, certes, extrême mais, en poussant plus loin la réflexion, on pourrait dire que, dans l'absolu, un défaut n'en est pas un. Le monde est donc parfait. Ma peinture fonctionne un peu comme ça. J'essaie de cultiver l'art de rester attentif aux hasards et aux erreurs (défauts, ratages, loupés, détails dérangeants...) qui peuvent survenir pendant le processus de travail et qui sont prometteurs », explique l'artiste, dans la publication qui accompagne l'exposition.

« Il n’y a pas de concept, de démarche, mais l’histoire aide à comprendre, à prendre conscience plus tard. Tout ce qui a été peint est dans la mémoire, cela fait partie du vocabulaire », explique Ralf Altrieth, pour qui la peinture est un défi. Il y a deux temps dans son art, d’abord des gestes très spontanés, puis un recul qui permet de déconstruire, de voir ce qui fonctionne. Toujours dans un dialogue entre abstraction et figuration, même si l'artiste récuse les frontières. « Je trouve, dit-il, que toute peinture est, à la base, abstraite, même une pomme dans une nature morte. »

Dans les compositions, subsistent des traces figuratives humaines ou animales qui évoquent parfois Picasso. « On ne peut pas l’éviter, il est partout », s’amuse Ralf Altrieth. Mais aussi souvent  des signes à la façon de son compatriote A.R. Penck. « Son oeuvre est extraordinaire, absolument singulière, il est inclassable (...). Il y a un aspect pictural chez Penck qui me fascine beaucoup : il est capable de faire de grandes toiles d'un geste et en une seule couche : il ne met pas de deuxième couche, ni de troisième, etc. Il n'y a pas de qualités de texture et ce n'est jamais gênant, ça fonctionne et c'est peut-être là qu'on retrouve le musicien : ça vibre, ça danse, ça sonne », poursuit l'artiste.

Dans ce grand tohu-bohu, l’espace « doit être ouvert », car dans la « bonne peinture, il y a un travail à faire par celui qui regarde, sinon c’est très ennuyeux ». Dans un jeu de profondeur, de superposition, avec une alternance de formes qui convergent vers l’intérieur ou s’étendent vers l’extérieur, Ralf Altrieth mélange les genres, les images, les styles, les fait s’entrechoquer. « Comme dans la vie où nous ne sommes que des particules ». Dans les toiles libres en grand format, l’œil doit rebondir, s’accrocher, se détacher, il est capté par la couleur, par l’énergie du geste, les cohabitations étranges, les rythmes musicaux du jazz où Ralf Altrieth officie aussi en tant que saxophoniste, adepte de l’improvisation.

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Louis Doucet, collectionneur, critique d’art, commissaire d’exposition indépendant membre de C|E|A

Depuis plusieurs années, Ralf Altrieth peint des épisodes tirés d’un monde imaginaire et fantaisiste qu’il semble avoir créé de toutes pièces. Mais, à plus y regarder, on se demande s’il s’agit des reflets d’un mode intérieur ou de la relecture d’une réalité extérieure ? La question reste ouverte… Ce qui est certain, c’est que ses œuvres se veulent narratives, racontent des histoires, tristes ou cocasses, mais toujours décalées, voire dérangeantes ou provocatrices… Elles répondent à ce principe de nécessité intérieure, revendiquée par Kandinsky qui écrivait : « Quiconque ne sera pas atteint par la résonance intérieure de la forme (corporelle et surtout abstraite) considèrera toujours une telle composition comme parfaitement arbitraire. »

Les peintures de Ralf Altrieth remettent en cause nos certitudes. Il y est, certes, question de réalité, mais d’une réalité qui transcende les apparences, souvent trompeuses, de notre monde physique. Comme si l’artiste était doté d’une vision radiographique qui permet de sonder le dessous de la surface des choses pour se concentrer sur leur essence. C’est pour cela qu’il évite l’écueil de la caricature, même lorsqu’il se veut drôle ou critique. Il s’agit d’un travail de détournement – ou plutôt de recentrage – des certitudes perceptives au profit de la vision d’un troisième œil qui sonderait les tréfonds de notre humanité. 

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Interview avec Marie de Grossouvre, galerie Théo de Seine, Paris

Est-ce qu’il te semble qu’il y a une grande évolution dans ton travail depuis 2010 (date des premières peintures que tu as laissées à la galerie) ?

Les premières peintures que j’ai exposées à la galerie Théo de Seine sont très importantes dans mon travail. Ce qui était nouveau était surtout le principe de superposition. Avec cela, je suis arrivé à faire une peinture plus précise. Plus précise dans le sens où je la trouve plus conforme à ma façon de voir les choses. J’ai poussé une porte. Et j’ai trouvé une façon de peindre qui me correspondait vraiment et qui me permettait de justement pousser plus loin la peinture.

Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas vraiment de changement, mais bien sûr une évolution, peut-être pas très grande, mais importante. Mon travail était très posé il y a deux, trois ans. Le processus était assez lent. Aujourd’hui, il s’y ajoute des moments très impulsifs. Il y avait déjà de la radicalité à l’époque, dans le sens où mes toiles étaient soumises à de très grands changements pendant de processus. Aujourd’hui, c’est pareil, mais il y a des phases variables en tempo, différentes en atmosphère. De plus, je cherche à aller plus loin avec la couleur, la peinture en soi et la texture. J’ai vraiment envie de laisser toute liberté à la peinture. Je ne veux pas l’enfermer dans une cage. Elle n’a pas de service à me rendre. 

C’est ce qu’il me semble, mais est-ce une évolution volontaire, une envie de faire évoluer ton travail dans telle ou telle direction ?

C’est un besoin et en même temps une volonté, parce qu’il faut bien s’observer un peu. Et je n’ai pas trop envie de me reproduire, de faire des variations. Chaque toile est une aventure nouvelle et je ne sais pas où elle m’emmène. Mais surtout, j’essaye d’être le plus attentif possible. La peinture m’enseigne, et cette réflexion engendre automatiquement de nouvelles directions.

J’ai bien enregistré que tu avais refusé un enseignement officiel pour apprendre de manière plus autodidacte, mais du coup :

Est-ce que tu t’inscris plus dans une vision plus « art brut », avec l’idée « d’asphyxiante culture » comme le dit Dubuffet ou il y a des artistes dont tu regardes beaucoup le travail, et qui t’inspirent ?

Un moteur principal dans ma vie, dans mon art est la liberté, le besoin d’être libre. Je me sentais plus libre en-dehors d’une institution d’enseignement. Et si on observe bien la plupart des artistes qui sont arrivés à faire quelque chose de personnel et d’innovant, ça se traduisait plutôt par une rupture avec leur enseignement. Je ne voulais peut-être pas attendre avec ça.

Mais c’est vrai, je me sens proche du mouvement de l’art brut, surtout avec des gens comme Chaissac, que j’ai découvert vraiment il n’y a pas très longtemps.

Je ne suis pas vraiment contre les écoles d’art, mais je trouve qu’elles produisent quelquefois des aspects moins positifs pour l’art, comme la manière de penser à une carrière, l’attachement à des positions, en sélectionnant on valorise certains, certains pas du tout, etc. On met tout dans des tiroirs, etc.

Moi-même, je n’aurais pas trop d’envie d’enseigner. Les choses les plus importantes sont à apprendre en observant la vie et, bien sûr aussi, d’autres artistes.

Par exemple, Basquiat, si j’essaie de confronter ton travail au sien, je vois des points communs, dans la manière de s’attacher à la surface de la toile, dans la recherche d’une « harmonie colorée » (même si elle n’est pas conventionnelle),  pour lui aussi, l’expérience du moment où il peignait devait être importante... 

Mais son histoire est différente de la tienne, et chez toi, une des différences, c’est aussi dans les thèmes, il y a plus de références au monde de l’enfance, de l’humour, même si dans la forme il y a quelque chose d’assez violent. Qu’en penses-tu ?

Il y a certainement des points communs dans mon travail et celui de Basquiat. J’ai aussi appris une chose importante dans sa peinture, comme dans la peinture de certains autres peintres, dont je me sens proche : c’est la radicalité. J’essaye de pousser la peinture plus loin. La peinture, c’est quelque chose de plus grand que moi. La radicalité permet d’aller plus loin, de se détacher, de voir plus. Je trouve aujourd’hui qu’en peignant des toiles, je me crée moi-même. Ça n’a rien à voir avec la question de savoir si la peinture me plaît ou pas. C’est plutôt une question de justesse. Et là, je reviens à ta question. Les sujets s’introduisent d’eux-mêmes. Basquiat avait reçu un livre sur l'anatomie, quand il était jeune, - je crois qu’il était à l’hôpital à cette époque. Mes sujets à moi viennent d’ailleurs. Et je n’habite pas à New York et je n’ai pas envie de consommer des drogues fortes. Je trouve la vie en soi magnifique, même si c’est sûr qu’il y a des choses terribles dans ce monde. Mais ça n’a rien à voir avec la vie. Je n’arrive pas à laisser des trucs sombres dans mes toiles (même si j’y réussis quelquefois très bien, mais je n’ai pas envie de laisser ça comme ça.)

Et oui, l’enfance et l’humour sont très proches de la liberté. Etant enfant, on ne calcule pas, on est. C’est ça la liberté, même si on est obligé d’apprendre certains trucs. Et l’humour est le moyen parfait de garder de la distance, de créer une distance. J’ai l’impression que si on arrive à s’éloigner de soi-même de plus en plus, on s’approche finalement plus que jamais de soi-même.

Par ailleurs, je me dis qu’il y a quelque chose de Dada dans ton travail autant dans cette manière d’ajouter du texte dans les peintures (disons que les dadaïstes sont les premiers à l’avoir beaucoup fait) et dans cette volonté de ne pas laisser le spectateur contempler en paix, mais de faire une peinture tout en mouvement, en chaos, violente parfois  (comme notre société) qui l’oblige à réagir. Là aussi, c’est une parenté que tu reconnais ou pas ?

Je reconnais là une parenté, mais je dois admettre que je n’étais pas trop conscient de cela. Le dadaïsme a fait une forte impression sur moi quand j’étais jeune. Surtout avec Kurt Schwitters et Max Ernst. Là encore : Le mouvement, la violence sont des paramètres très importants pour la peinture. Ils permettent d’être précis, même si l’apparence suggère le contraire.

Sinon, en 2010, il n’y avait que des « sans-titres ». Maintenant, le titre est un acteur ?

Aujourd’hui, je trouve qu’une toile mérite un titre. En plus, c’est techniquement beaucoup plus simple de gérer les fichiers, les images, pour communiquer, etc. Mais le titre n’est pas vraiment acteur, il s’impose comme une forme, comme une couleur. C’est quelque chose qui s’ajoute à la toile à la fin, quelquefois même un peu avant, quelquefois il doit être corrigé, un peu comme une couleur trop brillante, ou trop mate, etc. Quelquefois, il est nécessaire de l’intégrer directement dans la peinture, pas toujours, pas trop souvent. Après tout, il n’explique rien. C’est comme quelque chose de poétique en supplément (et là, je crois qu’on rejoint Max Ernst ou d’autres). Et dans ce sens, peut-être qu’il devient acteur.

Il y a aussi sans doute le format qui change ta recherche ?? (Je me rends compte de cela dans les 3 colonnes que j’ai fait)…

Encore aux beaux-arts à Nürtingen, j’avais 21 ans, je me suis mis très tôt à des grands formats. J’ai tout de suite aimé les toiles qui s’imposent, qui sont là. Ce sont de grands trucs, ils interpellent, on est obligé de se confronter à eux. Je suis très content d’avoir retrouvé ça. J’avais abandonné un peu les grands formats, parce que c’était difficile de déménager avec. (Je ne les vendais pas toujours assez rapidement comme aujourd’hui). J’ai déménagé pas mal dans ma vie. Mais ça aussi avait un avantage. Je crois que c’est comme ça que j’ai appris à réussir la peinture sur des petits formats. Voilà.

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